• Le coin des lecteurs - La fenêtre d'en face, Henri Gougaud

    LA FENÊTRE D’EN FACE, Henri Gougaud

    Avant que le vent ne la froisse, avant que la pluie ne l’aveugle, peut-être trouvera-ton cette lettre que je lancerai par la fenêtre, comme un oiseau délivré, une fois dite mon aventure. Je ne me fais pas d’illusions : je sais qu’elle est incroyable. Je suppose même, quand elle sera connue, que l’on pourra douter de mon existence palpable. Or, à l’honnête homme dont la raison ébranlée exigera des preuves, je veux dire ceci : si vous ne craignez pas les certitudes vertigineuses, montez au septième étage, numéro huit, rue Paradis et poussez la porte. Je vous attends. Mais d’abord, écoutez : J’habitais l’immeuble en face il y a un an, un jour, un siècle, je ne sais. Je me souviens qu’une nuit d’été caniculaire, rêvant, avant d’aller dormir, sur le balcon de ma chambre dans la brise délicieuse, je remarquai de l’autre côté de la rue une fenêtre ouverte sur une pièce chaudement éclairée. J’en fus surpris : d’ordinaire, derrière ces murs, n’apparaissaient entre deux rideaux mal joints que des recoins d’appartements fatigués, de salles à manger désuètes, de cuisines étroites où s’affairaient mollement des femmes sans grâce. Or, sur la façade grise, la demeure entrevue était d’une étrange et sournoise richesse. Une bibliothèque vitrée et des tableaux apparemment anciens couvraient les murs. Sous le plafond orné de moulures extravagantes une haute lampe de bronze au chapeau de tissu brun posée sur un vaste et vieux bureau encombré d’objets hétéroclites illuminait le crâne d’un vieillard qui semblait écrire furieusement, entre deux remparts de livres entassés. Je me pris, je crois, à envier ce vieil érudit dans son repaire feutré. Quand il leva la tête et me regarda l’œil perçant par-dessus ses lunettes cerclées de fer, je lui souris. Un instant plus tard, craignant d’être indiscret, je tirai les rideaux et me couchai. Je fis un cauchemar au cours duquel l’étrange bonhomme aperçu jouait un rôle assez sinistre. Le lendemain matin, j’épiai à nouveau la même fenêtre, de l’autre côté de la rue. Elle était fermée. Je n’attendis pas longtemps. Une vieille femme au visage bouffi l’ouvrit bientôt toute grande. Alors un malaise bref m’assaillit et je sentis mon cœur trébucher soudain. La pièce baignée de soleil n’était pas celle que j’avais vue, découpée dans la nuit, sous la lumière franche de la lampe. Ce n’était maintenant qu’une chambre étroite aux murs délavés, succinctement meublée d’une chaise et d’un lit défait. Dans un coin, derrière un paravent de papier peint criard, on devinait un lavabo. Rien d’autre. J’examinai la façade. Deux fenêtres étaient immédiatement visibles de mon balcon. L’une éclairait une cage d’escalier, l’autre était forcément celle que j’avais observée. Une erreur était improbable. Alors je décidai que j’avais été victime de quelque hallucination, ce qui me mit pour la journée de fort mauvaise humeur. Heureusement, un travail urgent m’obligea à reléguer le malaise dans les recoins les plus lointains de mon esprit. Mais la nuit revenue, à l’instant d’aller dormir, je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil de l’autre côté de la rue. Je n’aurais jamais dû. Sur le mur d’en face, dans son repaire richement meublé d’objets curieux et de livres aux reliures fauves, près de sa lampe de bronze allumée, le vieil homme était assis. Il n’écrivait pas. Les bras croisés sur la table, il semblait m’attendre. Dès que j’apparus sur mon balcon, il me fit un signe. Etrangement, je ne fus pas surpris. Je le saluai. Alors dans la nuit paisible, j’entendis son rire de crécelle et sa voix cordiale m’interpeller : – Venez, venez donc ! Au septième, la porte en face. Je n’hésitai pas un instant à accepter l’invitation. Quoique je ne me souvienne pas avoir quitté mon appartement et gravi l’escalier de son immeuble, je le fis sans prendre le temps de m’habiller décemment et me retrouvai, vêtu de ma seule robe de chambre, devant sa porte entrouverte, où sa voix un peu chevrotante m’accueillit : – Entrez, entrez, mon bon monsieur. Vous êtes le bienvenu ! J’obéis. Un parfum de grenier bizarrement attendrissant m’envahit, comme si je pénétrais dans la mémoire paisible d’une très vieille maison, hors des tempêtes du monde. L’homme, appuyé à son bureau, me regarda venir à lui et me tendit une main chaleureuse. Il était petit, voûté, infiniment plus vieux que je ne l’imaginais, mais tout à fait vigoureux et souriant. Un peu honteux de mon accoutrement sommaire, je bredouillai quelques excuses auxquelles il n’accorda pas la moindre attention. Il me fit asseoir dans un vaste fauteuil et me dit, l’air prodigieusement intéressé : – Votre balcon est un point d’observation remarquable, mon bon monsieur. Peut- être ma question vous paraîtra-t-elle saugrenue, mais dites-moi, avez-vous déjà vu la fenêtre de cette pièce ouverte en plein jour ? Je ne pus que lui faire part de ma curieuse hallucination, et de ma perplexité. L’homme m’écouta avec une extrême émotion et poursuivit à voix fiévreuse : – Vous n’avez été victime d’aucune illusion. Savez-vous ce qui m’arrive chaque fois que l’aube paraît ? Je m’endors. Et je m’éveille au crépuscule, devant mes livres. Etrange, n’est-ce pas ? Bientôt vous connaîtrez cela, Dieu merci, vous connaîtrez cela. Il y a un an, un siècle, je ne sais, j’habitais votre appartement. Un jour je fis la même observation que vous : la chambre de bonne le matin, la bibliothèque le soir. Inutile de vous expliquer ce que j’ai ressenti, et ce que j’ai fait, puisque vous avez suivi le même chemin que moi. Mon prédécesseur en ces lieux était un vieil acariâtre qui m’abandonna sans un mot de réconfort. Je ne serai pas aussi cruel, mon bon monsieur. Au fait, est-ce toujours la même soubrette assez jolie qui ouvre cette fenêtre tous les matins ? Je pris le vieillard pour un mystificateur. Il s’en aperçut. Alors, posément, il me dit ceci : – A l’aube, je serai parti, je ne sais pour quelle destination. Vous me remplacerez. Telle est la loi qui sévit ici. Ne perdez pas de temps à tenter de vous évader. Chaque fois que vous essaierez d’ouvrir la porte, vous vous endormirez infailliblement. Toutes les nuits vous devez recopier les livres qui encombrent ces murs sur des feuilles de papier constamment renouvelées, par je ne sais qui. Vous les trouverez tous les soirs sur votre bureau, à la place de votre travail de la veille, qui aura disparu. Je sais, c’est absurde. D’autant que ces ouvrages sont dénués d’intérêt. Ce sont des dictionnaires. Le vieillard dans son fauteuil se laissa submerger par une profonde rêverie. – J’ai beaucoup réfléchi, dit-il, au sort qui nous est fait. A mon avis, cette pièce est un lieu de communication entre deux mondes. Une sorte de guichet, si vous voulez. Oui, je crois que pour les vivants d’un autre espace nous jouons le modeste rôle de fonctionnaires informateurs. Il doit y en avoir d’autres, des milliers d’autres, un peu partout. Je me levai, décidé à prendre la fuite. Je ne me souviens pas avoir atteint la porte. Je me réveillai assis devant le vieux bureau. J’entendis une voix étrangère, dans mon dos, qui disait : – Vous avez intérêt à travailler ferme. Chaque fois que vous serez tenté de faire la grève, vous serez pris d’une insupportable migraine. Bonsoir monsieur. Je me retournai. J’étais seul. Je n’ai jamais cessé depuis de l’être, et de travailler. Mon appartement, de l’autre côté de la rue, est maintenant occupé par un couple de jeunes gens qui se soucie peu de regarder par la fenêtre. Si vous ne pouvez croire à mon histoire, si vous doutez de mon existence palpable, si vous voulez des preuves enfin, je ne peux mieux dire : montez au septième étage, numéro huit, rue Paradis, et poussez la porte. Je vous attends.

     


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