• Le coin des lecteurs - Nocturne, Henri Gougaud

    NOCTURNE

    Je m’appelle Julius Canahan et je désire que mon nom bientôt s’efface avec ma vie. Désormais je me sens en ce monde comme un vieux corbeau englué, piégé, trop fatigué pour espérer une quelconque délivrance. Ce monde, pourtant, Dieu m’est témoin que j’ai tenté de le comprendre. J’ai aimé les hommes, ces animaux étranges, mes semblables. J’ai passionnément étudié leurs gestes, leurs comportements, leurs manières d’être : je suis ethnologue — ou plutôt, je le fus. Car aujourd’hui j’abandonne l’étude comme un soldat trop durement blessé abandonne le champ de bataille. Je ne veux plus rien savoir. Vous comprendrez peut-être pourquoi, au terme de ma douloureuse histoire.

    Il y a quelques années, feuilletant avec délectation un bel ouvrage de mythologie populaire que venait de m’offrir ma femme, je découvris un conte arabe dont le charme serein me ravit. Ce conte disait à peu près ceci : un jour, un pauvre paysan d’Ispahan, accablé de fatigue et de chaleur, s’assit dans son jardin à l’ombre d’un figuier, contempla un instant sa vieille maison couleur de terre ensoleillée, se laissa bercer par un chant de source et s’endormit.

    Alors, un rêve étrange le visita. Il fut tout à coup transporté dans une ville inconnue, magnifique et populeuse. Errant par les ruelles il parvint au bord d’un vaste fleuve que traversait un pont de pierre. Contre le parapet de ce pont il aperçut une borne, et près de cette borne, dans une niche dissimulée par une touffe d’herbe, il vit un immense trésor. Alors, sans trop savoir comment, il sut qu’il était dans la grande cité du Caire, en Egypte, et son rêve s’effaça. Or, cet homme simple croyait à la clairvoyante magie des songes. À peine éveillé, il ferma donc sa porte à double tour et s’en fut pour la lointaine ville aux mille minarets. Il y parvint après des semaines de marche aventureuse et la découvrit telle qu’il l’avait vue dans son sommeil. Mais sur le pont, près de la borne, à la place du trésor si clairement rêvé, il ne vit qu’un vieil homme misérable qui lui tendit une main tremblante, espérant un croûton de pain.

    Alors, désespéré, à bout de forces et de ressources, il voulut se jeter dans le fleuve. Le mendiant le retint durement, lui demandant pourquoi il désirait mourir, par un si beau temps. Le rêveur déçu lui conta sa malheureuse aventure. « Tu es un insensé, répliqua son compagnon. J’ai moi-même cent fois rêvé que je me trouvais à Ispahan, devant une maison couleur de terre ensoleillée à la façade ornée d’un cadran solaire à demi effacé. Près de cette maison poussait un figuier et, creusant sous ce figuier, je découvrais un grand sac de pièces d’or. Mais je ne crois pas aux songes clairvoyants, et je n’ai pas quitté ma tanière. Tu aurais dû faire comme moi. » Ces mots illuminèrent l’œil du pauvre paysan qui reconnut, à la description faite, sa maison, et son figuier. Il revint aussitôt à Ispahan, creusa sous l’arbre désigné et trouva la fortune promise, dont il jouit en paix jusqu’à la fin de ses jours. Ainsi finit la légende. Je la pris d’abord pour une belle et sage parabole : toute richesse est en soi, il est vain de la chercher ailleurs, telle était, me semblait-il, sa simple morale. Puis je découvris que ce conte apparemment inoffensif était universel : partout dans le monde il fut autrefois exactement dit, son décor seul étant différemment colorié, selon les pays et les climats. Cela m’intrigua, je ne sais pourquoi.

    Enfin le jour vint où moi, Julius Canahan, je fis le songe du paysan d’Ispahan. Je me trouvais à Vérone, en Italie. Au bout d’une ruelle pavée bordée d’arcades de pierre blonde je parvenais sur une petite place paisible et somnolente. Un platane vénérable était planté en son milieu. Dans son ombre vaste trouée de rais de lumière, près de la boutique d’un coiffeur, je découvrais une haute façade étroite et rose. Au pied de cette façade m’attendait un sac de voyage en cuir noir plein à ras bord de billets de banque neufs, soigneusement empilés.

    A peine éveillé je racontai ce rêve à ma femme. Il nous fut un sujet de plaisanterie. Le charme subtil du conte m’avait décidément enivré. Ma chère Aurélia me contempla avec un émerveillement tendrement ironique, quant à moi je ne parvins pas tout à fait à considérer mon voyage nocturne avec le détachement amusé qui eût certainement convenu. Ce rêve était de ceux qui s’imposent avec une étrange puissance, bien au-delà du sommeil. Et puis je n’étais jamais réellement allé à Vérone. Comment pouvais-je en avoir une image aussi précise ? Quand, le lendemain, je m’éveillai à nouveau habité par le même songe exactement répété, Aurélia ne pensa plus à sourire. Elle sut aussitôt, considérant mon œil vague et mon front barré de rides, que j’avais décidé de partir, toutes affaires cessantes, pour Vérone. Je devais absolument visiter cette ville blonde et grise déjà trop familière, ne serait-ce que pour vérifier l’exactitude de ma vision.En fait, l’aurais-je voulu, il m’était impossible de ne pas suivre jusqu’à son terme le chemin de la légende.

    Je partis donc. Je découvris Vérone — est-il nécessaire de le préciser ? — telle que je l’avais vue en songe. Moi qui me perds toujours dans les villes inconnues je trouvai sans faute la ruelle pavée bordée d’arcades et la petite place somnolente, et la haute maison rose, près de la boutique du coiffeur. Là, à l’ombre étroite de la façade, une vieille femme tricotait tranquillement, assise sur une chaise basse. Dans un italien approximatif qui l’amusa beaucoup, je lui racontai mon rêve, et elle me conta le sien, avec une application touchante. Elle décrivit très exactement mon appartement, puis j’appris qu’un homme viendrait bientôt frapper à ma porte et déposer à mes pieds une confortable fortune. « Dans mon rêve, précisa-t-elle, il était tout souriant, tout gris, tout pâle. Mais quelle importance ? Tout cela, c’est du tissu dont on fait le vent. » Je la remerciai et m’en fus d’un pas serein. J’aurais dû être bouleversé. Je ne fus même pas surpris. À vrai dire, je n’aurais pas été plus insouciant si l’on m’avait gavé de pilules euphorisantes. Le soir même je pris le train pour Paris.

    Le lendemain en fin de matinée, j’étais de retour chez moi. C’est alors que je faillis mourir de douleur et d’effroi. L’appartement était de fond en comble ravagé. Sur le plancher de la chambre ma femme gisait, morte, enveloppée dans un drap sanglant. Des cambrioleurs nocturnes l’avaient assassinée. Des jours abominables qui suivirent je ne dirai rien, pardonnez-moi. Aurélia serait encore vivante si je n’étais pas allé à Vérone. Et je n’aurais jamais connu cet homme souriant, gris et pâle, qui m’apporta, dans un sac de voyage en cuir noir, le montant de l’assurance-vie que ma chère compagne avait contractée, dans sa jeunesse — une confortable fortune dont je n’ai que faire, errant désormais en ce monde comme au fond d’un labyrinthe, sous le soleil noir des souvenirs invivables.

    Henri Gougaud, Départements et territoires d’outre-mort, Nouvelles, Editions du Seuil, 1991


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